Depuis Ciudad de la Paz, le président en exercice de la Conférence des chefs d’État transforme l’anniversaire de l’organisation en sommation adressée aux États membres : sans financement, la Vision 2050 restera un slogan.
À l’occasion du quarante-troisième anniversaire de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale, célébré le 18 octobre, Teodoro Obiang Nguema Mbasogo a choisi un ton plus proche du rappel à l’ordre que de la cérémonie. Dans son message, daté de Ciudad de la Paz, le chef de l’État équato-guinéen, président en exercice de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, demande aux Africains centraux de vivre cette Journée de l’intégration régionale « non pas comme une simple célébration, mais comme un appel urgent à l’action ». L’enjeu est posé dès les premières lignes : l’intégration n’a de valeur que si elle produit des effets mesurables.
Une histoire assumée, des cicatrices nommées
Le président ne dissimule pas les accidents de parcours. Il rappelle la période d’inactivité de 1992 à 1998, qui a laissé l’organisation à l’arrêt pendant six ans, puis la relance qui a débouché sur une réforme institutionnelle entrée en vigueur en 2020. Cette architecture, dit-il, est désormais « modernisée, plus agile, plus efficace ». La date même de la journée commémorative, instituée par l’article 7 du Traité révisé de 2019, est présentée comme la preuve d’une communauté qui s’est donné les moyens de se raconter et de se projeter.
Ce rappel a une fonction politique précise : montrer que la CEEAC a déjà survécu à l’oubli. Une organisation qui a su renaître ne peut pas se permettre de s’éteindre par négligence budgétaire.
Cinq piliers pour un plan à cinq ans
Le cœur du message tient dans le Plan stratégique à moyen terme 2026-2030, que le président qualifie de « feuille de route incontournable ». Il le décline en cinq piliers qui forment un programme complet :
- Paix et sécurité : consolider la stabilité politique, condition de tout développement durable, dans une région que le texte décrit sans fard comme éprouvée par la guerre et par des défis de sécurité intérieure.
- Intégration économique et commerciale : dynamiser la zone de libre-échange et les échanges intracommunautaires, avec pour horizon un marché commun africain.
- Environnement : protéger le Bassin du Congo, présenté comme patrimoine mondial et deuxième poumon de la planète.
- Infrastructures : développer l’approvisionnement énergétique et interconnecter les réseaux de transport.
- Capital humain : placer les jeunes et les femmes au centre des politiques de développement social.
Cette liste dessine une logique : la paix ouvre la voie au commerce, le commerce a besoin de routes et d’électricité, et l’ensemble repose sur des populations formées et incluses. Le plan 2026-2030 constitue ainsi la première étape concrète de la Vision 2050, qui vise un espace de paix, de prospérité partagée, de solidarité et de libre circulation.
Des frontières converties en ponts
L’image la plus forte du discours est géographique. Le président souhaite que les frontières cessent d’être des barrières pour devenir « des ponts de communication », et il égrène les paires de capitales à relier : Ciudad de la Paz et Luanda, Kinshasa et N’Djamena, Bujumbura et Yaoundé, São Tomé et Bangui, Libreville et Brazzaville, Kigali. Cette énumération n’est pas décorative. Elle dessine la carte d’un marché où marchandises, idées et talents circuleraient sans entrave, et rappelle que la libre circulation, souvent promise, reste le test le plus visible de l’intégration pour le citoyen ordinaire.
Le financement, véritable épreuve de vérité
C’est ici que le message prend sa gravité. Obiang Nguema Mbasogo affirme que la pérennité et l’existence mêmes de la Communauté ne doivent pas être menacées par le manque de financement de ses États membres. Il pose ensuite une règle simple : « L’intégration régionale a un coût. » Aucune des ambitions énumérées ne tiendra si les engagements financiers ne sont pas honorés.
Le propos est d’autant plus lourd qu’il émane du président en exercice lui-même, qui s’adresse à ses pairs. En mettant la question budgétaire au centre d’un message d’anniversaire, il signifie que les réformes institutionnelles de 2020 ne suffisent pas : une architecture moderne sans ressources reste une façade. Le message déplace ainsi le débat des textes vers les contributions, des déclarations vers les virements.
De la communauté de peuples à la communauté de résultats
La conclusion fixe la formule qui résume le discours. L’intégration, dit le président, « n’est pas une option, mais une nécessité vitale », et la CEEAC doit devenir une communauté de peuples et une communauté de résultats. Il invite les dirigeants à dépasser leurs divergences conjoncturelles pour que la Vision 2050 ne soit pas « un horizon lointain, mais une trajectoire immédiate ».
Le calendrier que suggère cette phrase est exigeant : le plan 2026-2030 devient le juge de paix. À quarante-trois ans, la CEEAC n’est plus sommée de prouver qu’elle existe, mais qu’elle fonctionne. La réponse dépendra moins des discours de commémoration que de la ponctualité avec laquelle les États honoreront leurs engagements.

