Un rapport accablant qui met à nu la gestion du Fonds spécial de solidarité nationale
La Chambre des Comptes de la Cour Suprême du Cameroun a rendu public un rapport d’audit d’une gravité exceptionnelle sur la gestion du Fonds spécial de solidarité nationale contre le coronavirus. Ce document, qui porte sur l’exercice 2020, révèle un système de détournement de fonds publics à grande échelle, organisé au plus haut niveau de l’État, au détriment de la lutte contre la pandémie. Sur les 180 milliards de francs CFA mobilisés pour sauver des vies, 167,7 milliards ont été dépensés dans des conditions qui frôlent l’escroquerie en bande organisée. Le Groupe Banque mondiale, le FMI et l’Organisation mondiale de la santé ont pris connaissance de ce rapport et exigent que toute la lumière soit faite. Le Cameroun est au bord d’un scandale international.
Des surfacturations massives au profit de sociétés inexpérimentées
Le rapport de la Chambre des Comptes épingle des pratiques d’une rare gravité. La surfacturation massive de 15,3 milliards de francs CFA au profit de la société MEDILINE MEDICAL, une entreprise inexpérimentée choisie pour fournir des tests de dépistage à des prix nettement supérieurs à ceux du marché international et du fabricant, constitue l’une des irrégularités les plus choquantes. Comment une société sans expérience a-t-elle pu obtenir un marché aussi juteux ? Quels sont les liens entre les dirigeants de MEDILINE et les responsables du ministère de la Santé ? Les enquêteurs de la Chambre des Comptes ont relevé des conflits d’intérêts dans l’attribution de marchés publics entre des entreprises liées au président du groupe de travail du ministère de la Santé. Une transaction financière suspecte de 288 millions de francs CFA et plusieurs autres entre ministères, notamment le ministère de l’éducation de base, le ministère de l’éducation secondaire, le ministère de l’enseignement supérieur, le ministère de la recherche scientifique et plusieurs autres ont également été identifiées.

Des doubles paiements et des travaux fictifs
Le rapport révèle des doubles paiements générant un préjudice de 708,4 millions de francs CFA. La construction du poste de santé de l’aéroport de Nsimalen a donné lieu à des paiements non justifiés pour un total de 259 851 132 francs CFA à l’entreprise ETS GLOBAL DISTRIBUTION. Un marché initial de 216 276 272 francs CFA, attribué par bon de commande administratif du 15 avril 2020, a été suivi de deux paiements portant sur les mêmes prestations, pour des montants respectifs de 177 373 748 francs CFA et 179 368 749 francs CFA. Un second marché spécial du 8 octobre 2020, d’un montant de 97 323 383 francs CFA, attribué à la même société, reprend les mêmes prestations que celles du marché initial. La construction du bâtiment d’isolement de l’Hôpital Régional de Ngaoundéré a également fait l’objet d’un double paiement de 228 534 093 francs CFA. L’achat d’équipements de protection individuelle a donné lieu à des doubles paiements pour un montant de 220 millions de francs CFA.
Des centres de prise en charge démantelés sans avoir accueilli de patients
Le rapport pointe du doigt la construction de centres de prise en charge édifiés dans des stades pour 841,2 millions de francs CFA, qui ont été démantelés sans avoir jamais accueilli le moindre patient, pour permettre la tenue du CHAN. Ces dépenses, justifiées par l’incertitude initiale, illustrent une gestion complexe et irresponsable des deniers publics. La réquisition d’hôtels pour la quarantaine a coûté 843 millions de francs CFA, laissant des impayés aux établissements. L’hôpital protestant de Djoungolo, réquisitionné sans compensation suffisante des charges, a subi de graves difficultés financières. L’aménagement du centre ORCA, pour 1,041 milliard de francs CFA, présente des risques juridiques et financiers majeurs, faute de convention formelle.
L’éviction des contrôleurs et l’usage massif du numéraire
La Chambre des Comptes dénonce l’éviction des contrôleurs financiers, des comptables matières et des ingénieurs, qui a conduit à un dépassement budgétaire significatif et à un manque de suivi des biens acquis. Le recours massif au paiement en numéraire pour des marchés publics importants a gravement nui à la traçabilité des fonds, favorisant les risques de détournement. Des pratiques inefficaces, voire trompeuses, ont été constatées, notamment l’importation de médicaments présentés comme fabriqués localement après un simple reconditionnement, alors même que ces produits sont restés inutilisés. Des paiements d’un montant total de 815 817 708 francs CFA ont été effectués sur sept marchés, soit plus de la moitié du montant total des paiements pour cette activité, en l’absence de procès-verbal de réception et du rapport d’achèvement de l’exécution des marchés.
Des irrégularités dans l’aménagement de logements sociaux
Le ministère de la Santé a aménagé des logements sociaux à Yaoundé et Douala pour la quarantaine. Ces projets, financés à hauteur de 507,2 millions de francs CFA, ont été marqués par des irrégularités : à Yaoundé, les locaux ont été indûment restitués à la Société Immobilière du Cameroun après des travaux fictifs évalués à 118,5 millions de francs CFA. Le paiement injustifié de 1,25 milliard de francs CFA pour des travaux d’aménagement hospitaliers non achevés a également été relevé.
Les recommandations de la Chambre des Comptes
La Chambre des Comptes formule trente recommandations. Elle a décidé d’ouvrir quatorze procédures pour faute de gestion ainsi qu’une procédure pour gestion de fait, et de transmettre au ministre de la Justice douze dossiers susceptibles de revêtir une qualification pénale. Parmi les recommandations figurent l’interdiction stricte du paiement en numéraire des marchés publics, la mise à terme de l’autorisation de recours aux marchés spéciaux, la publication sur le site internet du ministère de la liste des marchés attribués avec le nom de l’entreprise attributaire et le nom de son gérant, ainsi que l’élaboration de procédures de réception et de comptabilisation des dons.
Un système de prédation organisé au plus haut niveau
Ce rapport révèle un système de prédation organisé au plus haut niveau de l’État. Des ministres, des directeurs généraux, des responsables du ministère de la Santé, des hommes d’affaires sans scrupules se sont entendus pour piller les caisses du Fonds spécial de solidarité nationale. Les 180 milliards de francs CFA mobilisés pour sauver des vies ont été détournés, gaspillés, dilapidés. Les patients ont été pris en charge, mais la gestion des médicaments est restée incertaine. Les stocks manquaient de traçabilité. Les achats massifs ont exposé le pays à un risque élevé de détournement. Les contrats ont été attribués à des sociétés créées juste avant l’octroi des marchés. Des ambulances surfacturées et non livrées, des centres d’isolement inachevés, des entreprises sans expérience : autant de preuves de la gabegie et de la corruption qui ont gangrené la riposte sanitaire.

Les conséquences pour le Cameroun
Ce scandale porte un coup terrible à la crédibilité du Cameroun sur la scène internationale. Le FMI, la Banque mondiale et l’OMS, qui ont soutenu financièrement la riposte camerounaise, exigent des comptes. Ils menacent de suspendre leurs décaissements si des réformes ne sont pas engagées. La Banque mondiale a déjà annoncé qu’elle conditionnerait ses futurs appuis à la mise en œuvre des recommandations de la Chambre des Comptes. L’image du Cameroun est ternie. Les partenaires internationaux perdent confiance. Les investisseurs hésitent. Le pays risque de se retrouver isolé, incapable de financer son développement.
La fin d’un épisode dramatique
Les Camerounais attendent des actes. Ils veulent que les coupables soient identifiés, jugés, condamnés. Ils veulent que les fonds détournés soient restitués au Trésor public. Ils veulent que les ministres, les directeurs généraux, les responsables du ministère de la Santé, qui ont pillé les caisses du Fonds spécial de solidarité nationale, répondent de leurs actes devant la justice. Le président Paul Biya, qui a fait de la lutte contre la corruption un axe de son action, doit prendre ses responsabilités. Il doit ordonner une enquête indépendante, traduire les coupables devant le Tribunal criminel spécial, et engager des réformes profondes pour assainir la gestion des finances publiques. Le temps de l’impunité est révolu. Le pays ne peut plus se permettre de laisser une poignée de prédateurs siphonner les ressources publiques. Les Camerounais sont en colère. Ils suffoquent. Ils veulent des comptes. Le scandale du Covid-19 est une insulte à la mémoire des victimes de la pandémie. Il est temps que justice soit rendue.

