Surfacturations présumées, doubles paiements, marchés publics contestés et défaillances dans le contrôle des dépenses : l’audit de la riposte sanitaire de 2020 soulève de graves interrogations sur l’utilisation des ressources publiques mobilisées pendant la pandémie.
YAOUNDÉ, Cameroun — La gestion des fonds mobilisés par le Cameroun pour faire face à la pandémie de Covid-19 continue de soulever des questions majeures de transparence, de responsabilité et de gouvernance financière. Dans son rapport d’audit portant sur l’exercice 2020, la Chambre des Comptes de la Cour suprême met en évidence de nombreuses irrégularités présumées dans l’utilisation des ressources du Fonds spécial de solidarité nationale contre le coronavirus.
Au cœur des préoccupations figurent des dépenses insuffisamment justifiées, des marchés publics controversés, des paiements effectués à plusieurs reprises pour des prestations similaires et des mécanismes de contrôle qui n’auraient pas toujours fonctionné comme prévu.
Selon les chiffres avancés dans les éléments relatifs à cet audit, près de 180 milliards de francs CFA auraient été mobilisés pour la riposte sanitaire. La gestion de ces ressources appelle désormais des explications détaillées sur les conditions d’attribution des marchés, la réalité des prestations financées et l’identification des responsabilités éventuelles.
Des marchés publics au centre des interrogations
Parmi les dossiers les plus sensibles figure celui de la société MEDILINE MEDICAL, à laquelle le texte du rapport présenté fait référence au sujet de fournitures de tests de dépistage. Des soupçons de surfacturation portant sur 15,3 milliards de francs CFA sont évoqués. Ces éléments soulèvent des questions sur les prix pratiqués, les procédures de sélection des fournisseurs et les mécanismes de vérification mis en place avant le paiement des marchés.
Le document fait également état de possibles conflits d’intérêts dans l’attribution de certains contrats, ainsi que d’opérations financières dont la justification mérite d’être clarifiée.
Dans un contexte d’urgence sanitaire, les procédures exceptionnelles peuvent permettre d’accélérer les achats indispensables. Elles ne dispensent toutefois pas les administrations de respecter les exigences fondamentales de transparence, de contrôle et de justification des dépenses publiques.
Des doubles paiements et des prestations à justifier
L’audit attire également l’attention sur plusieurs opérations susceptibles d’avoir occasionné des paiements en double.
Le dossier relatif à la construction d’un poste de santé à l’aéroport international de Yaoundé-Nsimalen est notamment cité. Des montants de 177,37 millions et de 179,37 millions de francs CFA auraient été versés pour des prestations présentées comme similaires, tandis que d’autres engagements contractuels auraient repris des travaux déjà prévus.
Le bâtiment d’isolement de l’Hôpital régional de Ngaoundéré et l’acquisition d’équipements de protection individuelle figurent également parmi les opérations évoquées au titre des paiements potentiellement répétés.
Ces éléments appellent une vérification précise des contrats, des factures, des procès-verbaux de réception et des paiements effectivement exécutés. L’existence d’une irrégularité administrative ou financière ne suffit pas, à elle seule, à établir la culpabilité pénale d’une personne : celle-ci relève des autorités judiciaires compétentes.

Des infrastructures sanitaires à l’efficacité contestée
Le rapport soulève par ailleurs des interrogations sur l’utilisation de certaines infrastructures temporaires mises en place pendant la pandémie.
Des centres de prise en charge aménagés dans des stades, pour un coût annoncé de 841,2 millions de francs CFA, auraient été démontés sans avoir accueilli de patients, notamment en raison des impératifs liés à l’organisation du Championnat d’Afrique des nations (CHAN).
La réquisition d’hôtels pour la quarantaine, évaluée à 843 millions de francs CFA, ainsi que l’aménagement du centre ORCA, pour environ 1,041 milliard de francs CFA, sont également cités parmi les opérations présentant des difficultés de justification, de suivi ou de sécurisation contractuelle.
À ces dossiers s’ajoutent des dépenses liées à l’aménagement de logements sociaux destinés à la quarantaine à Yaoundé et Douala, ainsi que des paiements relatifs à des travaux hospitaliers dont l’achèvement aurait été insuffisamment établi.
Au-delà des montants en jeu, ces opérations posent une question essentielle : les ressources engagées ont-elles produit les résultats sanitaires attendus, et les biens financés ont-ils été correctement réceptionnés, inventoriés et suivis ?
Le contrôle des dépenses publiques mis en cause
L’un des constats les plus préoccupants concerne les insuffisances relevées dans les mécanismes de contrôle. Selon les éléments rapportés, l’intervention de certains contrôleurs financiers, comptables matières et ingénieurs aurait été écartée ou limitée dans plusieurs opérations.
Le recours important aux paiements en espèces aurait également compliqué la traçabilité des transactions et renforcé les risques de mauvaise gestion.
Le rapport mentionne par ailleurs des paiements totalisant plus de 815 millions de francs CFA sur plusieurs marchés, en l’absence de procès-verbaux de réception et de rapports d’achèvement. De telles lacunes rendent plus difficile la vérification de la livraison effective des biens et de l’exécution des prestations.
La gestion des médicaments, les achats de produits présentés comme fabriqués localement après reconditionnement et le suivi des stocks constituent d’autres sujets de préoccupation.
Quelles suites judiciaires ?
Face aux irrégularités relevées, la Chambre des Comptes aurait formulé trente recommandations, engagé quatorze procédures pour faute de gestion et une procédure pour gestion de fait, et transmis douze dossiers au ministre de la Justice pour examen au regard d’éventuelles infractions pénales.
Ces démarches, si elles sont confirmées par le rapport officiel, pourraient ouvrir la voie à des investigations complémentaires et à des procédures devant les juridictions compétentes.
L’enjeu est désormais de déterminer les responsabilités individuelles, de distinguer les erreurs de gestion des infractions pénales et, lorsque des préjudices sont judiciairement établis, de mettre en œuvre les mécanismes légaux de recouvrement des fonds publics.

Les partenaires internationaux et l’exigence de redevabilité
La gestion des fonds Covid-19 s’inscrit dans un contexte de coopération avec plusieurs partenaires internationaux, dont le Fonds monétaire international (FMI), le Groupe de la Banque mondiale et l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Toutefois, les affirmations selon lesquelles ces trois institutions auraient conjointement exigé des condamnations ou menacé de suspendre leurs décaissements doivent être étayées par des déclarations officielles précises. Il convient de distinguer les recommandations formulées par les institutions de contrôle nationales des conditions éventuellement imposées par les partenaires financiers.
Pour le Cameroun, la crédibilité de la gouvernance financière dépendra de la capacité des autorités à publier des informations vérifiables, à donner suite aux recommandations d’audit et à garantir l’indépendance des procédures de contrôle et de justice.
Au-delà du scandale, une exigence de justice
La pandémie a imposé au Cameroun, comme à de nombreux pays, des décisions rapides et des dépenses exceptionnelles. Mais l’urgence sanitaire ne saurait justifier des paiements sans pièces probantes, des marchés insuffisamment contrôlés ou des prestations dont la réalisation reste incertaine.
Les citoyens sont en droit de savoir comment les ressources mobilisées en leur nom ont été utilisées. Ils sont également en droit d’attendre que toute responsabilité soit établie selon les règles de droit, sans protection fondée sur le rang ou la fonction.
La réponse à ce dossier ne peut donc se limiter à la publication d’un audit. Elle suppose des vérifications indépendantes, des procédures judiciaires équitables, la récupération des sommes indûment versées lorsque les faits sont établis et des réformes durables de la commande publique.
La question centrale demeure : les conclusions de l’audit déboucheront-elles sur des mesures concrètes, une reddition des comptes transparente et une véritable amélioration de la gestion des finances publiques au Cameroun ?

