La Banque centrale maintient ses taux directeurs malgré le coup de frein de la croissance. Entre inflation maîtrisée, dérapage budgétaire et pression sur les réserves de change, la marge de manœuvre de la BEAC reste étroite.
YAOUNDÉ — La Banque des États de l’Afrique Centrale (BEAC) n’a pas changé de cap. Réuni le lundi 28 septembre 2026 à Yaoundé, sous la présidence de son Gouverneur, Yvon Sana Bangui, le Comité de Politique Monétaire (CPM) a décidé de maintenir l’ensemble de ses principaux instruments monétaires.
Le Taux d’Intérêt des Appels d’Offres (TIAO) reste fixé à 4,50 %, tandis que la facilité de prêt marginal demeure à 5,75 % et la facilité de dépôt à 0 %. Les coefficients de réserves obligatoires ne bougent pas non plus : 6,5 % pour les dépôts à vue et 4 % pour les dépôts à terme.
Trois mois après la baisse du taux directeur de 4,75 % à 4,50 %, la BEAC choisit donc de faire une pause.
Mais derrière ce statu quo se dessine une équation autrement plus complexe : la croissance ralentit, l’inflation reste contenue, mais les finances publiques se dégradent et les marges extérieures demeurent sous surveillance.
Une croissance qui perd de la vitesse
Le principal signal d’alerte vient de l’activité économique.
Les nouvelles projections des services de la BEAC ramènent la croissance de la CEMAC à 3,0 % en 2026, contre 3,7 % en 2025. Surtout, cette prévision est inférieure aux 3,2 % anticipés en juin.
Autrement dit, le ralentissement est plus marqué qu’attendu.
Cette situation place la Banque centrale devant un dilemme classique : faut-il assouplir davantage les conditions monétaires pour donner de l’oxygène au crédit et à l’activité, ou préserver une posture prudente afin de ne pas accentuer les déséquilibres macroéconomiques ?
Pour le moment, le CPM a choisi de ne pas aller plus loin dans l’assouplissement.
Le Gouverneur Yvon Sana Bangui a souligné que la croissance de la sous-région demeurait inférieure à son potentiel. Parmi les contraintes identifiées figure notamment la forte dépendance des économies de la CEMAC aux importations.
La réponse ne relève toutefois pas uniquement de la politique monétaire. La BEAC insiste également sur la nécessité de poursuivre les réformes structurelles et d’accroître les investissements, notamment dans les secteurs de l’énergie et des transports.
L’inflation ne constitue plus, pour l’heure, le principal obstacle
Sur le front des prix, la situation est moins préoccupante.
La BEAC table désormais sur une inflation moyenne de 2,2 % en 2026, contre 2,4 % dans sa précédente prévision de juin. Le niveau reste supérieur aux 2,0 % enregistrés en 2025, mais demeure nettement inférieur à la norme communautaire de 3 %.
Cette configuration laisse à la Banque centrale un espace pour soutenir l’activité sans faire face, à ce stade, à une forte poussée inflationniste.
C’est précisément ce qui rend le statu quo intéressant : la BEAC n’est pas confrontée à une urgence inflationniste qui l’obligerait à relever ses taux. Mais elle ne dispose pas non plus d’un environnement suffisamment confortable pour multiplier les baisses.
La prudence s’impose donc.
Le vrai point de tension : les finances publiques
La donnée la plus préoccupante des nouvelles projections concerne peut-être les comptes publics.
Le déficit budgétaire, calculé sur une base engagements hors dons, est désormais attendu à 3,3 % du PIB en 2026, contre 1,9 % dans les prévisions de juin.
En quelques mois, la projection s’est donc dégradée de 1,4 point de PIB.
Cette évolution souligne les difficultés persistantes auxquelles sont confrontés les États de la CEMAC pour contenir leurs déficits et préserver leurs équilibres budgétaires.
Dans ce contexte, une baisse supplémentaire des taux directeurs pourrait certes contribuer à alléger certaines conditions de financement. Mais elle interviendrait dans un environnement où les déséquilibres budgétaires deviennent plus importants.
La Banque centrale semble ainsi privilégier la stabilité plutôt qu’un nouvel assouplissement immédiat.
Les réserves de change progressent… mais moins qu’espéré
Autre indicateur à surveiller : les réserves de change.
La BEAC prévoit qu’elles permettront de couvrir 4,53 mois d’importations de biens et services à fin 2026, contre 4,07 mois en 2025.
Le chiffre est donc en amélioration sur un an.
Mais il est aussi inférieur à la projection de juin, qui tablait sur 4,72 mois.
Cette différence est loin d’être anodine. Dans une zone monétaire dont la stabilité dépend notamment de la solidité des réserves extérieures, les évolutions de la position extérieure constituent un élément central de la politique monétaire.
Le taux de couverture extérieure de la monnaie devrait néanmoins atteindre 72,4 %, contre 65,2 % en 2025.
La masse monétaire, pour sa part, devrait progresser de 10,6 % sur l’ensemble de l’année.
Un environnement international qui complique les arbitrages
Le choix de la BEAC intervient par ailleurs dans un environnement monétaire international moins accommodant.
Les grandes banques centrales ont engagé ou poursuivi des mouvements de resserrement des conditions monétaires. La Réserve fédérale américaine a ainsi relevé son taux directeur d’un quart de point le 16 septembre 2026, à 3,75 %-4 %, tandis que la Banque du Japon a porté son taux à 1,25 %.
Dans la zone UEMOA, la BCEAO a, de son côté, maintenu son taux directeur à 3 % le 9 septembre 2026.
Pour la BEAC, le contexte international renforce donc la nécessité de surveiller les flux de capitaux, les réserves de change et les conditions extérieures de financement.
Le statu quo comme signal de vigilance
La décision du CPM ne signifie pas pour autant que la politique monétaire change de direction.
Elle traduit plutôt une volonté de ne pas précipiter un nouvel ajustement.
D’un côté, le ralentissement de la croissance et le reflux des anticipations d’inflation plaident en faveur de conditions monétaires moins restrictives. De l’autre, la dégradation du déficit budgétaire et la révision à la baisse des prévisions de réserves de change imposent davantage de retenue.
Le statu quo apparaît ainsi comme un compromis entre deux impératifs : ne pas étouffer davantage une économie déjà en perte de vitesse, sans pour autant fragiliser les équilibres monétaires et extérieurs.
La prochaine bataille sera celle de la croissance
La question qui se pose désormais est moins celle du niveau actuel des taux que celle de la trajectoire future de la politique monétaire.
Si la croissance continue de ralentir et que l’inflation reste durablement sous la norme communautaire, la pression en faveur d’un nouvel assouplissement pourrait s’accentuer.
À l’inverse, une dégradation plus importante des finances publiques, une pression sur les réserves de change ou une remontée des tensions inflationnistes réduiraient l’espace disponible pour agir sur les taux.
Pour la BEAC, l’équation est donc claire : soutenir la croissance sans compromettre la stabilité.
La troisième session ordinaire du CPM de 2026 ne livre pas encore la réponse à cette équation. Elle montre toutefois que la Banque centrale entend avancer avec prudence.
Après la baisse de juin, septembre marque une pause. Mais avec une croissance revue à la baisse, un déficit budgétaire qui se creuse et des réserves de change moins élevées que prévu, cette pause pourrait être davantage qu’un simple statu quo technique : elle constitue un signal de vigilance adressé à l’ensemble de la CEMAC.
La prochaine décision du CPM sera donc scrutée à l’aune d’une question essentielle : la détérioration de l’activité finira-t-elle par peser davantage dans l’arbitrage monétaire, ou les contraintes budgétaires et extérieures continueront-elles de dicter la prudence de la BEAC ?


